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Blue Prince : réapprenez à penser

  • Photo du rédacteur: I Steen
    I Steen
  • 3 juil.
  • 4 min de lecture

Dans une vidéo YouTube intitulée Fix your destructive mindset in 15 mins, Anne-Laure Le Cunff résume un principe simple : "Être conscient de ses modes de pensée, c'est la différence entre vivre une vie choisie et avancer en pilote automatique."

En regardant cette vidéo, j'ai immédiatement repensé à quelque chose qui, à première vue, pourrait sembler bien éloigné des réflexions de cette neuroscientifique : mon expérience avec le jeu vidéo Blue Prince.

Un manoir qui refuse de se laisser apprivoiser

Blue Prince nous plonge dans la peau de Simon, héritier du mystérieux domaine du mont Holly, à la recherche de l'énigmatique chambre 46. Mais, contrairement aux productions vidéoludiques actuelles qui ont tendance à nous prendre un peu trop par la main, ce titre développé par Dogubomb fait le pari audacieux de nous lâcher dans un manoir aux pièces mouvantes, sans carte, sans boussole, sans indices en surbrillance ou d'objets barbouillés en jaune pour nous indiquer où aller.

Le jeu exige d'être attentif, aux aguets, des qualités que nous avons tendance à mettre en veille dans notre quotidien hyperconnecté. C'est le principe : chaque nouvelle journée, le manoir changera complètement de configuration et il faudra explorer avec patience, récolter les indices, se familiariser avec de nombreux objets afin d'avancer vers notre but.

En jouant, très vite j'ai saisi un crayon et un carnet afin d’y noter mes découvertes et expériences, ce qui ne m'était pas arrivé depuis mon expérience de MYST (autre grand jeu d'énigmes).

Chaque porte franchie, chaque obstacle rencontré nous confronte à des questions fondamentales : comment est-ce que je pense ? Comment est-ce que j'explore ? Comment voir les choses autrement ? Une expérience fabuleuse !


©Dogubomb
©Dogubomb

L'art de sortir du mode automatique

La majorité des jeux modernes nous conditionnent à la passivité. Un objectif apparaît, on l'exécute. Un tutoriel nous guide, on suit. Cette logique de consommation passive s'oppose diamétralement à ce que propose Blue Prince et, plus largement, à ce que prône Anne-Laure Le Cunff dans ses travaux sur la métacognition.

Selon Le Cunff, nous oscillons entre trois modes de pensée destructeurs : l’état d’esprit cynique (perte de curiosité et d'ambition), l’état d’esprit d’évasion (curiosité sans ambition) et l’état d’esprit perfectionniste (ambition sans curiosité). Ces trois modes nous maintiennent dans l'automatisme, nous privant de notre capacité à faire des choix conscients.

Blue Prince agit comme un révélateur de ces patterns mentaux destructeurs. Face à ses énigmes hermétiques, le joueur cynique abandonnera rapidement, persuadé que "de toute façon, c'est impossible" ou que “les développeurs nous détestent". 

Le joueur en mode d'évasion s'amusera à explorer le manoir sans véritable intention de progresser, se contentant de l'aspect esthétique ou de l'ambiance gothique, évitant soigneusement la confrontation avec la difficulté réelle. Il fuira ses responsabilités de résolution d'énigmes, en cherchant par exemple la solution sur internet, préférant "faire du tourisme" dans les couloirs plutôt que de s'engager véritablement dans le défi.

Quant au joueur perfectionniste, il se heurtera violemment à l'imprévisibilité du jeu. Habitué aux jeux où l'optimisation et la méthodologie garantissent le succès, il sera désarçonné par un système qui refuse de se laisser maîtriser par la seule volonté.


©Dogubomb
©Dogubomb

La frustration comme apprentissage

Car c’est l'une des caractéristiques les plus déroutantes du jeu : son refus du contrôle. Impossible de conserver les items collectés. Seules quelques rares actions sont effectives sur la durée… quelle frustration pour le joueur moderne ! Mais derrière celle-ci se cache en réalité une leçon profonde sur l'acceptation de l'incertitude et l'importance de l'adaptabilité.

Cette approche fait écho au concept d’un quatrième état d’esprit développé par Le Cunff, l’état d’esprit expérimental.  Un mode de pensée où votre curiosité et votre ambition sont toutes deux élevées.

"Avec un état d’esprit expérimental, vous êtes ouverts à l'incertitude. Vous la voyez comme une opportunité d'explorer, de grandir et d'apprendre."

Dans cet état, nous cessons de subir le jeu pour vraiment jouer avec lui. Chaque recommencement devient une nouvelle expérience et une bonne raison d’explorer d’autres voies, d’autres pistes. Le jeu nous force à adopter cette attitude scientifique où, comme l'explique Le Cunff, au lieu de poursuivre ces objectifs linéaires qui nous donnent l'illusion de la certitude, nous sommes ouverts à la conception d'expériences. Alors, ne pas comprendre quelque chose ne suscite pas de peur, mais de la curiosité.


Une méthode scientifique appliquée au jeu

Le processus de jeu dans Blue Prince suit naturellement la méthode scientifique que prône Anne-Laure Le Cunff :

  1. Observer : Examiner attentivement chaque pièce, chaque objet

  2. Questionner : Que fait cet objet ? Comment fonctionne cette pièce ?

  3. Expérimenter : Tester différentes approches, combinaisons

  4. Analyser : Comprendre les résultats, même les échecs

  5. Répéter : Recommencer avec de nouvelles connaissances

Cette métamorphose du joueur en chercheur passionné est ce qui le retient au jeu, ce qui le pousse à continuer malgré les incertitudes…et à trouver ça fun ! Quand nous prenons conscience de nos processus mentaux, nous nous réapproprions notre capacité d'apprentissage.

Blue Prince fait partie de ces rares expériences qui procurent de savoureux moments de révélation pure où tout s'éclaire soudain. Ces moments ne peuvent survenir que lorsque notre esprit est pleinement engagé, loin de l'automatisme qui caractérise tant nos interactions digitales contemporaines.

Le concept de "pacte" développé par Le Cunff dans sa vidéo trouve lui aussi son application dans Blue Prince. Un pacte, c'est un engagement expérimental : choisir une action, définir une durée, et s'y tenir pour collecter des données.

Jouer à Blue Prince, c'est inconsciemment créer un pacte avec soi-même : "Je vais explorer ce manoir pendant X temps, avec curiosité et sans attente de résultat immédiat." Le jeu devient alors un laboratoire personnel où chaque session génère de nouvelles découvertes sur notre façon de penser et d'aborder les problèmes.


©Dogubomb
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Une leçon qui dépasse le jeu

La difficulté assumée du jeu, liée notamment au hasard qui y est injecté, constitue peut-être son plus grand atout pédagogique. Car c'est précisément dans l'inconfort que nous grandissons, que nous apprenons à penser différemment.


C’est en tout cas la leçon que j’ai retenue de Blue Prince, bien plus que de toutes les vidéos neuroscientifiques que j’aurais pu visionner : “la curiosité nous maintient adaptables et agiles dans un monde en constante évolution. Elle nous assure de rester ouverts aux nouvelles possibilités et, franchement, elle rend simplement la vie plus amusante.”


Alors que tout nous pousse vers la facilité et l'immédiateté, Blue Prince nous rappelle la valeur de l'effort conscient et de la curiosité active. Une leçon que nous ferions bien d'appliquer au-delà du jeu, dans nos vies quotidiennes. Image de couverture : ©Dogubomb


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