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Chants of Sennaar : parle-moi si tu peux

  • Photo du rédacteur: I Steen
    I Steen
  • 13 mai
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 3 juin

Il y a quelques mois, je lance Chants of Sennaar en pensant savoir exactement ce qui m’attend: un jeu vidéo indépendant, des musiques envoûtantes, des dessins épurés, des énigmes corsées, mais accessibles. La recette idéale pour un moment de détente. 


Deux heures plus tard, une métamorphose inconfortable se produit : je suis redevenue cette étrangère, arrivée il y a cinq ans au Japon, celle qui tentait de déchiffrer les panneaux du métro, de comprendre un sourire poli, de parler sans mots.


Le pitch du jeu ? Une tour gigantesque qui chatouille les nuages abrite des habitants qui ont cessé de parler la même langue. Chaque groupe s’est retranché derrière son propre langage et sa foi en des sources distinctes de savoir et de pouvoir : la science, l’art, la guerre, etc. Le joueur, minuscule et anonyme, est lâché à la base de cette tour, sans carte, sans guide. (Hello mythe de la tour de Babel.) On observe, on déduit, on reconstruit le sens de ce qui nous entoure. Bref, le jeu nous rappelle à quel point le langage façonne notre compréhension du monde et nos rapports aux autres.


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C’est passionnant ! Mais en jouant, une question plus intime m’a rattrapée : Que reste-t-il de nous-mêmes quand on cherche à assimiler les codes d’un autre univers ?


Quand je suis arrivée au Japon, tout m’échappait. J’étais maladroite, égarée, souvent ridicule sans le savoir.  Pour naviguer le quotidien, il ne suffisait pas de maîtriser les mots, il fallait aussi comprendre l’implicite. Apprendre que « laissez-moi vérifier » signifie « non » ; que « reste pour un café » veut dire « il est temps de partir ».  Il m’a fallu des années pour décoder ces sous-entendus. Aujourd’hui, mon corps s’incline sans que j’y pense. Mes paroles se parent de précautions. Je capte les signes invisibles aux voyageurs de passage. Mais c’est loin d’être suffisant.


Je ne suis pas japonaise. Je ne le serai jamais. Et lorsque je rentre en France, mon regard et mes gestes, ma manière de parler et de m’habiller ont changé. Être immergé dans une autre culture laisse des traces. Certaines de mes réactions pourraient paraitre alors, ici aussi, ridicules aux yeux de mes interlocuteurs. Qui suis-je, exactement ? Combien de pourcentages de moi-même ont été remplacés par autre chose ? Ce que j’ai perdu est-il vraiment perdu ? Ce que j’ai gagné est-il durable ?

Dans Chants of Sennaar, on croit deviner le sens d’un mot… jusqu’à ce qu’un nouveau contexte vienne tout remettre en cause. Les peuples du jeu sont séparés par les langues, mais aussi par des visions du monde radicalement opposées. Leurs systèmes d’écriture, lettres raides, boucles souples, reflètent ces différences.





 J’ai souvent ressenti cela en comparant kanji et kana japonais à l’alphabet latin : deux manières de signifier, de transcrire l’invisible. Deux manières opposées de construire des phrases et donc, de construire une manière de penser.


C’est ici que je trouve le jeu incroyable. En dépouillant son personnage de tout attribut distinctif, ni genre, ni visage, il permet à chacun de s’y projeter. Il m’a permis de retrouver ces sensations que j’avais oubliées. Il m’a permis aussi de réfléchir à nouveau à mon rapport à ces deux mondes, japonais et français.


Le jeu ne juge pas. Il ne moralise pas. Il nous laisse traduire, mais aussi imaginer, à partir des histoires auxquelles nous avons été exposées.


Jouer à Chants of Seenaar m’a rappelé que comprendre, ce n’est pas dissoudre la différence. C’est la reconnaître. Ce n’est pas combler les écarts, mais apprendre à y habiter.

Je ne suis plus celle que j’étais, mais je ne serai jamais quelqu’un d’autre.



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Malgré les années, malgré les habitudes, malgré l’illusion de la fluidité, l’étrangère en moi est toujours là. Façonnée par la tension constante entre besoins de sécurité, d’appartenance et ma curiosité face à l’altérité, je navigue entre deux eaux et c’est une force. 


Lorsque j’ai terminé Chants of Sennaar, je me suis intéressée à ses créateurs. J’ai découvert, dans une note au CNC, que le personnage anonyme incarné par le joueur portait un nom discret, mais évocateur : le Messager


C’est alors que j’ai compris pourquoi ce jeu me bouscule. 


Il ne s’adresse pas seulement à l’étrangère, mais aussi à la journaliste que je suis devenue.


À l’image du Messager, cette facette de moi-même est une voyageuse. Une passeuse qui navigue entre les langues, les visions du monde, pour déchiffrer des vérités fragmentées et les recomposer. Un pont vers une compréhension mutuelle.


Alors, je ne peux que vous encourager à jouer. Vous aussi, plongez dans cet inconfort fécond et dites-moi à quelles facettes de vous-même vous vous êtes confronté.


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