Le poids du choix
- I Steen
- 3 juin
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 juin
Lorsque j’ai commencé le journalisme en freelance, je n’avais aucune idée de ce qui allait me tomber dessus. Écrire de la fiction ou pour des entreprises, demande des qualités, mais offre rarement des dilemmes comme j’en ai vécu dans le journalisme. Je m’explique.
Disons qu’une entreprise vous contacte pour vous demander de lui prêter votre plume. Elle vous propose de rédiger des articles optimisés pour son site internet, de développer son storytelling ou encore de refaire sa séquence de mails de vente. Vous avez besoin d’argent et vous avez envie de décrocher ce contrat.
Seulement voilà. Lors de l'entretien avec le responsable, vous découvrez une personne dont les valeurs vous plaisent peu. C'est un dilemme.
Allez-vous prendre l’argent et vous forcer à travailler pour cette marque ou ces personnes qui ne vous plaisent pas ? La réponse dépendra surement du degré d’embarras financier dans lequel vous êtes.
Le journalisme, c’est une autre manière de vendre son écriture. Moins froide, même si je ne dirais pas moins technique.
Passons sur les considérations philosophiques, morales ou d’ego qui pourraient vous opposer aux corrections de votre rédacteur en chef. Passons aussi sur les raisons plus obscures et parfois politiques qu’ont certains éditeurs/responsables de publication de refuser une proposition d’article (j’en parlerai volontiers une prochaine fois).
Non, aujourd’hui, je voulais souligner un aspect qui me semble particulièrement difficile, mais que je n’aurais pas pu imaginer sans l’avoir expérimenté : celui du choix.
Tous les jours mes boites mail sont envahies de courriers plus ou moins sérieux, de spams, de demandes de stages, mais aussi et surtout de messages provenant de services de relation presse me présentant tel ou tel projet. Par le FCCJ, je reçois également de nombreuses alertes m’annonçant conférences et présentations de films ou de livres qui peuvent toutes être le point de départ d’articles passionnants.
Une abondance hallucinante, des possibilités infinies.
Comment choisir ce qui “mérite” d’être mis en lumière ? Est-il plus pertinent de suivre une initiative sur le long terme, ou de reporter un maximum d’initiatives, quitte à ne leur accorder qu’une brève ? Faut-il suivre la tendance, la saisonnalité (rentrée scolaire, pride month, etc.) pour toucher un maximum de personnes ou chercher LA bonne “histoire” comme disent les collègues ?
Je n’ai pas honte de dire que mes débuts ont été chaotiques. Quelle tâche écrasante que de choisir la bonne information parmi des milliers. Bien sûr, l'organisme pour lequel on écrit qu’il s’agisse d’un journal, d’une région, d'une association, etc., oriente nos choix. On ne va pas traiter des informations “chaudes” (des nouvelles urgentes) quand on travaille pour un magazine de tourisme. Malgré tout, je me suis sentie vite perdue face à cette montagne de sujets potentiels.
Une possible réponse m’est venue en 2023. Je m'étais rendue dans le kansai pour couvrir le festival Kyotographie. À cette occasion l’exposition “Resilience – stories of women inspiring change“ mettait en valeur le travail de femmes journalistes/photographes.
L’un des panneaux de cette exposition m’a frappé.
La photo, prise par Anna Boyiazis, montre des femmes flottant dans l’eau, cramponnées a des bidons et pourtant paisibles. Il s'agissait d'étudiantes de l’école primaire Kijine, à Zanzibar, apprenant à nager dans l’océan indien en 2016. En marge de la photo, un texte expliquait la situation : normalement, dans le pays, les filles n’apprennent pas à nager en l’absence de maillots de bain jugés suffisamment "décents", et ce, malgré un impressionnant taux de morts par noyade. L’initiative du Panje Project permettait de lutter contre ce problème.
Pourquoi avait-on choisi d’exposer cette image ?
En lisant le panneau, un terme m'a sauté au visage : journalisme de solution. L’histoire du Panje Project est un exemple de ce type de journalisme, qui, plutôt que de se concentrer simplement sur la dénonciation d’un problème (ici, le fait que les femmes meurent parce qu'elles n'apprennent pas à nager pour telle ou telle raison), choisit de mettre en lumière les personnes tentant d’y remédier et ce que l’on peut apprendre de leurs efforts en ce sens.

Cette découverte a été un vrai apaisement dans ma manière de choisir mes sujets.
Je suis loin de nier l’importance du journalisme dit "Gonzo"/d'immersion, du journalisme d'enquête ou encore "classique", qui nous plongent dnas les coulisses ou se confrontent au pouvoir.
Mais je pense que d'autres formes de journalistes peuvent et doivent aussi exister, qu’elles sont aussi d’intérêt public et que l’on ne doit pas les négliger ou les mépriser.
Les décisions du journaliste ont un pouvoir. Qu'il le veuille ou non, c'est une énorme responsabilité. Il est donc essentiel qu'il remette en question sa pratique, les sujets qu’il traite et comment il les traite.

Attention, le journalisme, dit de solution est un sujet extrêmement vaste, s’il vous intéresse, alors je vous conseille de jeter un oeil ici :






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