Ma dose
- I Steen
- 13 janv.
- 2 min de lecture
Dernière mise à jour : 14 janv.
Je suis à l'arrière d'une moto. La musique électro envahit mon casque. Je lâche le conducteur et laisse mes mains voguer le long de l'air qui pulse autour de nous. J'ai un peu bu, mais si peu. Ce qui me grise, ce n'est pas l'alcool, mais la nuit de Tokyo.
C'est le karaoké de quatre heures que je viens de finir, c'est le défilé des affiches exposant les créatures surfiltrées du quartier rouge, c'est la foule des visiteurs et des locaux qui se pressent pour faire la fête. C'est le son dans mes oreilles qui s'accorde parfaitement avec les battements de mon cœur.
C'est la joie pure d'être là, à cet instant, dans la vitesse, le bruit et les lumières.
C'est un instant que je reconnais. Je l'ai vécu des dizaines de fois. Pas toujours à moto, pas toujours après un karaoké, mais toujours portée par la nuit de Tokyo. La sensation est délicieuse, impossible à intellectualiser. Elle m'échappe dès que j'essaye d'en définir les contours.
Je m'y accroche, mais elle disparaît peu à peu.
La seule chose à faire, c'est de la reproduire, encore et encore. Dès que l'occasion se présentera. J’essayerai de recréer cet instant. Ma dose. Mon fix.
Je l'ai enfin réalisé. La vie à Tokyo ressemble à une prise de drogue. Un moment de pure extase troqué contre des jours de peine, de solitude, d'incompréhensions et de déceptions. Un seul moment, difficile à répliquer. Que l'on s'acharne à recopier quitte à s’abîmer.
Il me faut des gens. Il me faut de la musique. Il me faut de l'alcool. Il me faut de l'imprévu.
Comment ? Comment prévoir l'imprévisible ? Comment créer la rencontre ? Comment recréer ce putain de moment.
Donnez le moi. Encore une fois. Promis, juste une seule. Après, on s'en ira.
Lorsque le jour revient, lorsque le travail reprend, je sais que Tokyo n'est pas pour moi. Je sais que la capitale grouillante de salariés épuisés, de cœurs assoiffés et d'esprits meurtris n'en vaut pas la peine. Lorsque je ferme les yeux, je ressens toute la violence qu'elle m'impose. Et pourtant, les yeux écarquillés dans la nuit, j'aurais juré que je voulais rester en elle pour toujours.
Je ne suis pas différente de ces corps avachis sur les trottoirs, de ces âmes vautrées sur la banquette verte du dernier métro, vidées par leur propre quête d'oubli. Et chaque soir, chacun de ces corps brisés me rappelle ma propre incapacité à fonctionner. S'ils n'ont pas réussi à trouver le repos, comment le pourrai-je ?
Il faut partir. Le corps vieillit. L'esprit appelle à vivre d'autres choses. Plus enrichissantes, plus épanouissantes. Pourtant. Encore un soir. Juste une dernière fois, laissez-moi me glisser dans ce tableau, dans la nuit de Shibuya. Laissez-moi me fondre dans leurs rêves. Faire partie du mythe.
🎵 à écouter : Freefall dracodraco




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